La Belle Aux Berges

La maison Magloire-Vézina

 

Il est difficile d’établir avec exactitude la date de construction de cette maison.

Tout semble indiquer qu’elle fut construite vers 1875, soit l’année qui suivit l’arrivée de Magloire Vézina à Saint-Denis. L’indication la plus précise que nous avons trouvée est le recensement de 1881. Bien que ce recensement ne nous apporte aucune précision quant au type de construction, il nous apprend tout de même que Magloire Vézina et sa famille résident déjà sur cet emplacement à cette date, alors qu’aucune maison n’y était encore érigée au moment de son acquisition dix ans plus tôt. En effet, les noms de Magloire Vézina et des membres de sa famille apparaissent au recensement, immédiatement après ceux de Joseph Archambault, Wilfrid Richer et Alfred Bousquet, voisins côté sud-ouest qui occupent les lots 117, 118 et 119, et celui de Joseph-Frédéric Guertin, médecin, voisin côté nord-est, qui occupe le lot 154. Le recensement de 1891 est cependant plus généreux et indique que la famille Vézina occupe une maison de briques de huit pièces sur l’emplacement actuel de la maison et que les voisins à cette date sont, côté sud-ouest, Joseph Archambault et Wilfrid Richer et de l’autre, le docteur Jean-Baptiste Richard qui avait remplacé le docteur Guertin en 1890.  Mais l’élément le plus probant pour établir l’époque de sa construction est probablement l’architecture même du bâtiment.

 

La maison Magloire-Vézina est un bâtiment en briques dont les murs structuraux sont composés de trois rangées de briques. Cette structure est reconnaissable à ses rangées de briques pointées que l’on retrouve à intervalles réguliers sur les murs latéraux d’origine de la maison. Le début des années 1870 constituent cependant une période charnière dans l’élaboration des maisons de briques. C’est à cette époque, en effet, que la structure en briques de trois rangées d’épaisseur qui connu une grande popularité de 1850 jusque vers 1870, sera remplacée par la structure de bois lambrissée de briques. Par conséquent, l’utilisation d’une telle structure de trois rangées de briques peut étonner, surtout lorsque nous constatons partout ailleurs l'apparition de maisons de bois lambrissés de briques, dès 1870-1872 dans les villages avoisinants. Dans les circonstances, il faut situer la date de construction au plus tard en 1875 ou en attribuer la construction à un entrepreneur ou maçon plus familier avec cette ancienne technique.

Quoiqu’il en soit, on peut qualifier cette maison d’éclectique compte tenu des nombreux clichés architecturaux que nous y trouvons. Bien que le style de cette maison peut s’inspirer du modèle « cottage américain », popularisé par l’architecte A. J. Downing  ses écrits ont profondément marqué le paysage rural nord-américain, les nombreux éléments décoratifs qu’arbore le bâtiment le place davantage dans le courant éclectique victorien. L’éclectisme, style qui apparaît vers 1860, emprunte à plusieurs sources d’inspiration combinant l’influence de différents styles dans un même bâtiment. Le modèle retenu par Magloire Vézina puise largement dans les styles néo-classiques et néo-gothiques

Maison Magloire-Vézina, 609, Ch. des Patriotes, Saint-Denis-sur-Richelieu, vers 1918

(Coll. Albert Jeannotte)

La maison de Magloire Vézina a été construite sur le modèle néo-classique québécois avec son toit à deux versants droits, sans retour de corniche, ses ouvertures symétriques et sa grande galerie couverte d’un avant-toit sur toute la devanture. Il est difficile cependant de ne pas remarquer les éléments décoratifs empruntés à divers styles plus ou moins en vogue à la fin du XIXe siècle. Malgré la diversité des éléments décoratifs que nous retrouvons sur ce bâtiment, son originalité réside dans une certaine harmonisation du vocabulaire architectural dans ce type d’habitation vernaculaire.

 

Ainsi, les épis de faîtes, la grande lucarne centrale et les dentelles de toit autour des lucarnes et des pignons rappellent des éléments de décoration typiques au style néo-gothique. La grande galerie en façade avec son avant-toit, ses balustres, les moulures de style dorique entourant la porte principale, le portail central surmonté d’un avant-toit à fronton qui surplombe l’escalier, le balcon aménagé à même la grande lucarne centrale, autant d’éléments qui servent à rehausser la conception vernaculaire de l’habitation qui s’apparentent aussi à certains traits du style second Empire, très populaire entre 1860 et 1900. Ces éléments étaient déjà incorporés à la maison dès sa construction, comme le démontre la photo ci-dessus de la famille Vézina, prise vers 1918. 

Même si nous ne connaissons pas l’entrepreneur ou le maçon qui a construit la maison Magloire-Vézina, nous ne pouvons éviter de comparer sa facture à celle de certains autres bâtiments construits à la même époque dans la Vallée du Richelieu. L’entrepreneur et maçon Didace Bonin était très actif à Saint-Antoine durant ces années et y a laissé plusieurs belles maisons de briques. Son frère André Bonin, maçon établit à Saint-Charles, et l’entrepreneur beloeilois Joseph-Azarie Sénécal, sont les maîtres d’œuvre de la maison Desmarteau à Belœil, bâtiment de style essentiellement néo-gothique, construit en 1872 en bois lambrissé de briques sur un modèle copié de Downing.  

La maison Desmarteau, 1086, rue Richelieu, Belœil

(Photo : G. Brisson, décembre 2002, coll. P. Gadbois)

La maison Magloire-Vézina et la maison Desmarteau ont été construites à la même époque et il n’est pas étonnant de constater que certains éléments de décoration de la maison Magloire-Vézina s’apparentent à ceux que nous retrouvons dans la maison Desmarteau.

 

La maison Magloire-Vézina possède également deux bonnes souches de cheminées qui chevauchent la ligne faîtière à chaque extrémité de la toiture et comme la plupart des maisons patrimoniales de Saint-Denis et de Saint-Antoine, ces souches sont habillées de leur revêtement de tôle, matériau identique à celui de la toiture telle qu’elle apparaissait jadis en tôle à la canadienne.  Trois lucarnes percent également la toiture dans son versant sud-ouest, dont une grande lucarne centrale avec porte donnant accès à un balcon aménagé dans l’avant-toit. Les ouvertures sont symétriques, respectant le style néo-classique du bâtiment avec cependant quelques modifications à la fenestration d’origine. Au rez-de-chaussée, la fenestration est maintenant beaucoup plus dégagée grâce à la disparition en devanture des persiennes, apanage des grandes résidences bourgeoises de la fin du XIXe siècle. Leur absence nous permettent de mieux apprécier la fenestration ambitieuse de ces fenêtres à deux battants de quatre verres chacun, avec fenêtres latérales, prélude au style Arts & Craft qui fera son apparition au début du XXe siècle. Les fenêtres des deux petites lucarnes ont été remplacées par des fenêtres en pvc à manivelles, seul élément qui ne respecte pas l’authenticité du bâtiment. On remarquera également les garnitures décorant les linteaux des fenêtres latérales et de la porte du balcon, ainsi que les balustres en fer forgé entourant ce balcon, éléments de décoration très populaire dans le dernier quart du XIXe siècle et qui ont heureusement été conservés et restaurés.  La toiture d’origine en tôle à la canadienne a été remplacée par un revêtement de tôle à baquettes de couleur verte. 

Une allonge au rez-de-chaussée avec garage au sous-sol a été ajoutée côté nord-est dans les années 1960 par J.Antonio Lamoureux, propriétaire de la maison à cette date. Le recouvrement en papier brique de cette allonge et l’absence complète d’éléments décoratifs, a eu un effet négatif sur l’harmonie du bâtiment. Pour y remédier, son propriétaire actuel a remplacé le revêtement de papier brique de cette allonge par un revêtement en briques et a remplacé la brique sur toute la devanture de la maison, intégrant ainsi l’allonge avec l’ensemble du bâtiment.  Il ne lui manque que le linteau similaire à ceux que l’on retrouve au-dessus des autres ouvertures de la devanture. Une véranda qui existait à l’arrière de la maison a également été intégrée à la salle à manger de l’auberge. Ces dernières rénovations sont un apport important et ont rehaussé l’harmonie du bâtiment. 

Maison Magloire-Vézina, 609, Ch. des Patriotes, Saint-Denis-sur-Richelieu, vers 1918.

(Coll. Albert Jeannotte)

Sur le terrain, nous retrouvons également un bâtiment en pierres qui aurait été une glacière au moment où des marchands étaient propriétaires de l’emplacement. Une affiche indique que cette glacière aurait été construite avant 1903. Or, les titres révèlent qu’elle est même antérieure à 1870. Lorsque Wilfrid Richer avait acquis le vaste terrain d’André-Olivier Gadbois en 1870, il vendit, un an plus tard, deux emplacements de ce terrain. Un premier emplacement fut vendu le 20 août 1871 à Jean-Baptiste Laflamme à l’extrémité sud-ouest de ce terrain, correspondant au lot 154 du cadastre. Cet emplacement était borné au nord-est par la glacière située sur un deuxième emplacement que Richer allait vendre un mois plus tard à Magloire Vézina. Or, l’acte de vente précise que la porte de cette glacière donnait sur le terrain vendu à Laflamme. Aux termes de l’acte de vente, ce dernier était tenu d’obturer cette porte avec de la pierre et d’en poser


une autre de même dimension du côté nord-est où elle se trouve aujourd’hui. La porte d’origine était donc située au nord-est de la glacière donnant sur le terrain de Laflamme et servait donc un bâtiment situé jadis sur ce terrain. Un mois plus tard, le 8 septembre 1871, Wilfrid Richer vend à Magloire Vézina l’emplacement situé au sud-ouest de celui qu’il vient de vendre à Laflamme, comportant : «...une grange, une soul, une glacière de pierres et autres dépendances y érigées. » Cette glacière se trouvait sur l’emplacement jadis occupé par André-Olivier Gadbois et sans doute sur celui occupé par le magasin du marchand Pierre Guérout.  Selon le docteur Jean-Baptiste Richard, le magasin de Pierre Guérout se trouvait sur le terrain que venait de vendre Richer à Laflamme et servait sans doute le commerce de ce dernier. Or on raconte que le magasin de Guérout avait brûlé vers 1830. 

Il s’agit d’un bâtiment en pierres de belle et solide facture, surmonté d’un toit à deux versants droits et revêtu du même matériau que la toiture de la maison. Ce bâtiment qui n’est plus utilisé comme glacière aujourd’hui cadre parfaitement bien avec le décor champêtre et l’aménagement floral des jardins de La Belle aux Berges.

 

À l’arrière, un décor tout aussi enchanteur attend le visiteur qui pourra prendre son repas sous le chapiteau d’une terrasse située au centre d'un jardin aménagé par Albert Jeannotte. Les visiteurs peuvent aussi se rafraîchir dans la piscine située quelques mètres plus bas.

 

 

La maison  Magloire-Vézina, 609, Chemin des

Patriotes, Saint-Denis-sur-Richelieu.

(P. Gadbois, 20 juillet 2009)

 

Retour à la page Historique                                                            (suite)